Concours Clara Haskil

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This article was written on 08 oct. 2015, and is filled under Blog de la Jeune Critique 2015.

L’insertion des femmes dans le milieu musical professionnel

En s’intéressant au Concours Clara Haskil et à son histoire, nous avons fait une découverte assez importante, sans être en revanche très surprenante : depuis la première édition du concours, et sur un total de 182 jurés (7 par concours), à seulement 28 reprises des femmes ont intégré le jury.1 En continuant nos recherches, nous avons pu confirmer cette tendance au vu d’autres concours internationaux de musique classique comme le Concours de Genève, où les chiffres se ressemblent. Ce que nous avons voulu alors était de cerner si c’est un fait spécifique aux concours de musique ou si au contraire ce résultat se cumule avec d’autres situations relevant de cette même problématique (disparité homme-femme), puis de voir si cela était propre au milieu musical uniquement. Finalement, il s’agissait de réinsérer cette problématique dans l’histoire de l’émancipation féminine et de déterminer si la situation était bloquée, ce qui serait alors un vrai problème, ou simplement en train de continuer lentement son évolution vers une équité des sexes.
Pour ce faire, nous avons été à la rencontre de deux des trois femmes ayant participé au jury cette année : Konstanze Eickhorst (pianiste et professeure allemande, lauréate du prix Clara Haskil en 1981 et d’autres concours) et Elza Kolodin (pianiste polonaise, professeure à la Haute école de musique de Freiburg et lauréate de nombreux concours). Cet article sera donc basé sur notre discussion.
Après avoir débarqué dans le QG du jury et s’être installées autour d’une table, Virginie Borgeaud et moi-même débutons l’entretien par une simple question : « Participez-vous régulièrement à des jurys de concours ? ». A l’écoute de la réponse, c’est la surprise qui s’affiche sur nos visages : en effet, Elza Kolodin nous annonce que c’est chose courante pour elle – de même que pour Konstanze Eickhorst – de recevoir des demandes pour faire partie du jury des concours internationaux les plus prestigieux, et que ni elles, ni personne dans leurs nombreuses connaissances féminines, n’ont jamais refusé une seule de ces demandes, à moins bien sûr qu’elles n’aient déjà d’autres obligations. Nous étions étonnées parce que Patrick Peikert, directeur du concours Clara Haskil, nous avait annoncé quelques temps auparavant que plusieurs des femmes à qui il avait demandé de faire partie du jury avaient refusé. Les femmes auraient donc moins envie de juger que les hommes… L’entretien commençait donc à l’image de cette problématique : très complexe, puisque liée à la subjectivité, à l’expérience personnelle, et à l’histoire du monde occidental, et où les généralisations sont malvenues. Néanmoins, nous avons recueilli un certain nombre d’informations qui peuvent intéresser celui/celle qui serait touché de près ou de loin par cette problématique.

D’après les deux jurées, tout porte à croire que le manque de représentantes féminines dans les jurys de concours est bien plus le résultat d’une propension faible à inviter des femmes, que le résultat d’un manque d’envie de leur part. Au contraire, pour ces deux femmes aux carrières éminentes, c’est une tâche fascinante que celle de juger, car elles découvrent à chaque fois des candidats d’origines variées, et que c’est pour elles très enrichissant d’essayer de discerner ce que leur environnement (pays, formation musicale) a comme influence sur ces jeunes artistes. Chaque candidat possède une personnalité qui se démarque des autres, avec une technique, une vision esthétique qui lui est propre.

En somme, pour Konstanze Eickhorst et Elza Kolodin, faire partie d’un jury c’est l’opportunité de découvrir une jeune génération foisonnante d’idées. Leur témoignage remet en question cette idée répandue selon laquelle les femmes ont plus de difficulté que les hommes à pratiquer l’exercice de la critique et du jugement de musiciens, ce qui expliquerait un pourcentage faible de femmes membres d’un jury. Une autre simplification s’entend parfois: les directeurs de concours auraient plutôt tendance à engager des hommes que des femmes, pour diverses raisons misogynes. Pourtant, Elza Kolodin nous fait remarquer que les directeurs de concours qu’elles a pu rencontrer de par son expérience dans ce milieu n’ont pas ce comportement et qu’ils cherchent au contraire à trouver des personnalités qui ont acquis de l’expérience tout au long de leur carrière et qui ont un bagage suffisant pour faire ce travail, indépendamment de leur sexe. D’après elle, ils ne privilégient pas les hommes au détriment des femmes. Les causes de cette disparité ne peuvent donc s’expliquer aussi facilement et restent floues.

Le fait est que cette problématique de la disparité homme-femme ressurgit dans d’autres domaines musicaux, notamment dans les carrières solistes. C’était fréquent jusque dans les années 70 d’avoir un traitement différent des femmes et des hommes sur la scène musicale européenne. Pourtant aujourd’hui, même si elles peuvent faire carrière, très peu de femmes y sont parvenues. En ce qui concerne les pianistes : il y a Maria Joao Pires, Martha Argerich, Alicia De Larrocha, Hélène Grimaud, Mitsuko Uchida, Elisso Wirssaladze et Elisabeth Leonskaja. Il y a également Maria Tipo, qui a certes beaucoup joué en tant que jeune femme, mais plus du tout ensuite. C’est très peu lorsqu’on compare aux nombres de pianistes virtuoses masculins, qui ont fait d’immenses carrières.
Quelle est l’explication ? Il y a sûrement différentes causes à cela, comme le fait qu’il y a un afflux constant de jeunes musiciens talentueux « sur le marché », qui sont propulsés en avant par les Concours internationaux puis par les maisons de disques et que, de fait, il est difficile de ne pas se laisser engloutir sous cette vague puissante. Même si cela concerne tant les hommes que les femmes, cela augmente la difficulté de faire carrière et l’ampleur du sacrifice que cela demande. En effet, faire une carrière aujourd’hui demande un énorme investissement. Il faut jouer sans cesse et ne jamais quitter le devant de la scène, au risque de désintéresser les firmes de disques car l’on n’est plus assez connu. Être toujours en mouvement, loin de ses proches, se priver d’un lieu de vie qu’on peut nommer « foyer » a quelque chose de très épuisant et coûteux à long terme, peut-être encore plus pour les femmes, d’après Elza Kolodin et Konstanze Eickhorst. D’ailleurs, pour celles qui tentent de concilier foyer et carrière, les choses se compliquent encore lorsqu’elles désirent avoir des enfants. Comme nous le faisait remarquer Elza Kolodin, il est très difficile de croiser les mains dans la Sonate en do mineur de Mozart quand on a un ventre de la taille d’un ballon de basket… Etre enceinte puis mère signifie une pause dans une carrière dont on est jamais sûr qu’elle reprendra.
La raison qui, après cet entretien, m’est apparue comme principale explication de cet état des choses, est la dimension historique de cette problématique. D’après Elza Kolodin, il y a une vraie évolution qui s’est faite depuis l’émancipation féminine. Bien sûr, la tradition subsiste encore par endroit, et ce quel que soit le domaine (politique, science, économie), mais c’est aujourd’hui encore normal, car les changements ne datent pas d’il y a si longtemps. Konstanze Eickhorst nous fait remarquer à ce propos que si l’on revient cent ans, voire cent cinquante ans en arrière, les femmes étudiaient certes la musique, en revanche, elles ne dépassaient jamais l’amateurisme. Si l’on regarde effectivement les grands pianistes comme Chopin, Liszt, etc., une très grande partie de leurs élèves étaient des jeunes femmes. Pourtant, elles ne franchissaient jamais la porte du monde professionnel, pour la simple raison qu’on ne leur en donnait pas la possibilité. En effet, à cette époque une femme étudiait les arts pour sa culture personnelle et son ouverture d’esprit et non pour en faire une carrière et devenir financièrement indépendante. Une fois mariée, son rôle était de se charger de s’occuper de sa famille. Du reste, s’exposer sur une scène n’était pas considéré comme quelque chose de bienvenu pour les femmes. Une grande exception : Clara Schumann. Mais même la sœur de Mendelssohn ou encore celle de Mozart n’ont jamais été reconnues ! Konstanze Eickhorst ajoute alors que la première pianiste à avoir accédé au monde professionnel est une dénommée Louise Farrenc (pianiste française, 1804-1875). Elle enseigna pendant trente ans avec le titre de « professeur titulaire ». Remarquons qu’elle n’était autorisée à enseigner qu’aux femmes.
Dans l’enfance d’Elza Kolodin, le statut des femmes était encore bien différent de celui d’aujourd’hui, comme d’ailleurs dans l’enfance de Clara Haskil. En effet, à l’époque où elle faisait ses études à Paris, les filles et les garçons concouraient à des prix différents, et les professeurs étaient tous des hommes, avec bien sûr l’exception qu’était Nadia Boulanger à l’époque. Un autre fait, encore plus proche de notre époque, qui est ressorti de cet entretien, est que jusque dans les années 70 il y avait des concours de piano où les hommes et les femmes étaient séparés en deux catégories bien distinctes ! Ainsi, pour le Concours Maria Canals à Barcelone jusqu’en 1975, pour le Concours de Genève également, les épreuves étaient différentes et on ne jugeait pas les hommes et les femmes selon les mêmes critères.
Il existe encore une autre problématique liée à notre sujet : la manière dont est perçue la femme dans le monde de la musique. Elza Kolodin, ayant vécu à Paris dès les années 70, nous raconte que dans le milieu des musiciens professionnels on ne cessait de dire que Clara Haskil avait fait sa carrière parce qu’elle était vieille et bossue, c’est-à-dire que le public et les organisateurs de concert ne l’admirait non pas pour son jeu, mais bien parce qu’elle arrivait à jouer malgré ses déformations physiques. C’est cela qui était considéré comme extraordinaire. D’ailleurs, si l’on regarde les critiques rédigées à son sujet, il n’y en a que de très rares qui ne s’extasient pas sur ce corps bossu et fluet capable d’endurer l’effort que représente un concert. Encore aujourd’hui on parle beaucoup dans la presse et aussi dans les milieux musicaux de l’apparence de certaines pianistes, comme Yuja Wang ou Hélène Grimaud. Cela reflète une tendance qui continue d’exister même si elle s’atténue : de même qu’on parle plus facilement du talent d’un pianiste homme, on s’arrête plus fréquemment sur le physique d’un pianiste femme. En ce qui les concerne, on tombe donc rapidement dans des considérations extra-musicales.
En somme, force est de constater que la disparité homme-femme dans les concours n’est pas un événement isolé, mais qu’elle se retrouve dans les carrières professionnelles. Il y a évidemment bien d’autres aspects qu’il serait utile de traiter pour cerner cette problématique et qui n’ont pas été traités dans cet entretien, comme la répartition des postes dans les institutions musicales, ou encore, d’un point de vue plus psychologique, la différence entre les approches féminines ou masculines de la musique. Le fait est que notre quotidien ne peut s’interpréter hors de la dimension historique et que les effets de notre société autrefois patriarcale se font encore ressentir aujourd’hui. Toutefois, et nous étions tous d’accord sur ce point – les membres de la jeune critique, les jurés, le directeur et toutes les personnes avec qui nous avons abordé le sujet –, toutes les mixités, de genres, de nationalités, de générations, de professions ou de cultures, sont enrichissantes. Chaque vision de la musique vient se compléter et trouver sa place au sein de ce patchwork que forme un jury de concours. Et notons quand même qu’à cette édition, le jury était composé de trois femmes, la première fois depuis de nombreuses années !

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Elsa-Line Huwyler

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