Concours Clara Haskil

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This article was written on 24 août 2017, and is filled under Blog de la Jeune Critique 2017.

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Mao Fujita: un voyage sans fin

Mercredi 23 août, 22 heures passées. Il ne reste qu’un seul candidat parmi les six demi-finalistes. Être le dernier, c’est affronter un jugement déjà bien construit au fil des interprétations précédentes. C’est faire un saut en hauteur avec barre déjà fixée. Maintenant, c’est à Mao Fujita de s’élancer. Il arrive sur scène souriant avec sa démarche originale. Il est accompagné par Sergey Ostrovky au violon, Eli Karanfilova à l’alto et Joël Marosi au violoncelle. Une révérence et tout le monde s’installe. Un rapide coup d’œil entre Mao et Sergey et les premières notes du quatuor avec piano K493 résonnent. Durant le premier mouvement, Mao veut s’affirmer. Il cherche du regard les autres musiciens et tente de communiquer mais il reste généralement fort vis-à-vis des cordes. Son jeu clair et puissant empêche parfois d’entendre les subtilités des cordes, particulièrement dans les moments où le piano a un rôle d’accompagnateur. Néanmoins, ce mouvement transmet un message clair ; Mao Fujita est un candidat sérieux. Sa technique est irréprochable, ses phrasés sont chantés et, en oubliant les petites maladresses d’intensité, ce premier mouvement annonce une suite qui promet d’être intéressante.
Vient ensuite le deuxième mouvement. Le jeune pianiste semble avoir entendu ces premières critiques. En effet, ce mouvement va devenir un terrain de chasse dans lequel il cherchera la place parfaite dans ce quatuor. On sent les combats rugir entre le piano et le trio afin de se positionner et ces combats débouchent parfois sur de magnifiques moments de symbiose. Durant ces moments, on se laisse transporter et on voit Mao et les musiciens se sourire et prendre du plaisir. On entend un Mao plus calme, moins possessif du quatuor. Cette égalité des voix ayant été plusieurs fois atteinte, le quatuor restera jusqu’à la fin dans cette symbiose envoûtante.
Les premières notes du troisième mouvement ont un effet bien particulier. Un rideau tombe et les musiciens se transforment. Ce n’est plus quatre musiciens devant nous mais quatre protagonistes d’une pièce de théâtre. On a l’impression qu’ils se parlent. Parfois le piano en colère s’exprime en vociférant tandis que les cordes tentent de le calmer. Parfois c’est l’inverse et c’est le piano qui tente de raisonner les cordes. Parfois il se provoquent, se réconcilient, se brouillent à nouveau mais dans tous les cas, on voit les musiciens rire et ça nous fait rire aussi. Vient la fin du mouvement, explosive, les applaudissements, les révérences… Mao a réussi son Mozart. Il y avait ici tout ce qu’on recherche dans un discours chambriste.
Le jeune japonais revient sur scène. Il est maintenant seul et cette fois il doit faire face à une sonate qui a un statut de monument : la sonate opus 111 de Beethoven. Mao s’assoit devant son piano et, sans prendre une seconde de concentration, il écrase les premières notes qui s’abattent comme la foudre. Après une introduction nuancée entre les coups de tonnerre et les accords très calmes, les trois notes emblématiques de ce premier mouvement retentissent. Dès ce moment, la tempête éclate. Le jeu fluide et expressif du jeune candidat permet d’alterner entre ouragan et calme. Pas un moment de relâchement durant tout ce mouvement où l’on voit dans le public des hochements de têtes incontrôlés au rythme de ces mélodies endiablées.
Dans cette sonate, le deuxième mouvement contraste normalement avec le premier comme le calme contraste avec la tempête et Mao l’a bien compris. Nous voilà plongés dans un deuxième mouvement joué d’une manière très mélancolique qui tire parfois les larmes. On entend des sonorités très pures, très contrôlées et très émouvantes. En exploitant toutes les forces naturelles de ce morceau, Mao nous fait voyager. Après le final, on se sent exténué et on se demande comment, après avoir mis tant d’énergie dans une interprétation, le candidat va pouvoir se lancer dans une pièce aussi puissante que la deuxième rhapsodie hongroise de Liszt. Le jeune pianiste ne nous laisse pas douter longtemps. Après quelques secondes de silence, il se lance dans ce dernier défi. Il commence par une introduction solennelle et nous offre ensuite une véritable démonstration de sa virtuosité. C’est explosif, un feu d’artifice. Le public sourit, rigole, c’est tout simplement prodigieux et c’est une magnifique façon de conclure ce récital.

Tonnerre d’applaudissement et Mao repart comme il est arrivé avec le sourire aux lèvres. Ce soir, il nous aura fait voyager. On aura ri, on aura été touché, on aura été émerveillé. Il y avait dans ce récital une véritable histoire qu’on a pris plaisir à écouter. Mao nous a conquis, tout comme le public et le jury. Même si après cette prestation le doute était très faible, Christian Zacharias vient confirmer la nouvelle peu après ; Mao Fujima fera partie des trois finalistes du concours Clara Haskil 2017.

Valerio Personeni, pour la Jeune Critique.

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