Concours Clara Haskil

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This article was written on 25 août 2017, and is filled under Blog de la Jeune Critique 2017.

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Qu’est-ce que la Critique?

© Céline Michel / Concours Clara Haskil

© Céline Michel / Concours Clara Haskil

Mendelssohn écrivit dans une lettre à ses parents : « Je suis complètement incapable de juger mes productions nouvelles, je ne sais pas si elles sont bonnes ou mauvaises ; cela tient à ce que depuis un an toutes les personnes à qui j’ai joué quelque chose de moi m’ont dit tout simplement que c’était admirable, et ce n’est pas là-dessus que l’on peut obtenir un jugement. Je voudrais trouver quelqu’un qui me critiquât raisonnablement, ou, ce qui serait mieux, qui me donnât des éloges raisonnés ; je ne serais pas alors sans cesse à me censurer et à me défier de moi-même »[1]. Voici une des raisons d’être de la critique. Elle est un moyen pour l’artiste de s’améliorer. Mais pourquoi a-t-on commencé à publier ces critiques dans la presse ? D’où vient ce besoin de rendre le jugement d’une œuvre public ? Et quel est le but de la critique musicale ? En tant que membre de la Jeune Critique, nous avons réfléchi à toutes ces questions. Lors d’un week-end de travail à Blonay, le sociologue Olivier Voirol nous apporté des éléments de réponse en retraçant l’histoire de la critique musique musicale.

Jusqu’au XVIIIème siècle, les musiciens étaient employés à la cour ou par l’Eglise et n’avaient donc que peu d’indépendance. En effet, leurs employeurs commandaient des pièces précises destinées à des occasions particulières. Le fait que la musique soit produite pour une occasion ou une fonction spécifique (sociale, religieuse,… ) réduisait le besoin de se mettre d’accord sur la valeur de l’œuvre, l’art étant principalement fonctionnel. Cela change durant le XVIIIème siècle. L’art commence à s’autonomiser et sa valeur n’est alors plus définie par les critères des institutions. On assiste à l’apparition d’un art commercial qui se destine à un public nouveau, les bourgeois. Mozart, par exemple, illustre parfaitement ce changement. En effet, il travaille dans sa jeunesse comme maître de concert au service du prince-archevêque Colloredo. Il supporte mal le manque de liberté qui l’accable et a des difficultés à se plier aux ordres. Après s’être disputé avec son employeur, il sera littéralement jeté à la porte et commencera sa vie de musicien indépendant. Il vit alors de commandes privées et de concerts. Ses commanditaires étant désormais nombreux et variés, il entretient donc un lien de dépendance moins direct avec eux que lorsqu’il était au service du prince-archevêque uniquement. Cependant, il doit maintenant séduire le public alors qu’auparavant, l’approbation de son employeur suffisait. C’est dans ce contexte nouveau que la question du jugement prend de l’importance.

L’indépendance de l’art atteint une nouvelle dimension avec Beethoven. En effet, celui-ci impose d’écouter les concerts en étant assis et, en cela, crée une réelle situation d’écoute. Les concerts deviennent donc des véritables expériences esthétiques qui ont leur finalité propre. L’art ne remplit plus une fonction spécifique mais est complètement autonome et n’a d’autre but que lui-même. C’est « l’art pour l’art »[2]. L’apparition de la critique est liée à cette nouvelle conception de l’art. Elle se développe au XIXème siècle où elle commence à s’institutionnaliser. Les critiques se font de manière publique et on assiste à l’apparition des premiers spécialistes. La critique musicale prend alors sa place dans une presse en plein développement. Mais lorsqu’il s’agit de rédiger une critique, une question se pose naturellement : comment parler de la musique ? Les critiques du XIXème siècle répondent à cette interrogation en se basant sur la valeur expressive de la musique. Comme le souligne Marie Gaboriaud dans l’article La critique musicale au début du XXème siècle : discours spécialisé ou « littérature » ? : « Les discours sur la musique avaient pour but de retranscrire une émotion initiale, d’exprimer à leur tour des émotions, des pensées. C’est pourquoi le point le plus important d’une critique musicale était son style d’écriture, sa poésie. […]. Le critique musical, au XIXe siècle, est un passeur d’émotion entre l’interprète et le public. »[3]

Au XXème siècle, on assiste à une remise en question de la critique musicale telle qu’elle était pratiquée au siècle précédent. On commence à comprendre la musique comme un langage en soi qui peut être analysé de manière scientifique et rationnelle. Le but est alors de décrire, de rapporter un évènement musical. Cette volonté nouvelle s’explique notamment par le développement de l’analyse musicale et de la musicologie. De plus, le paysage musical se complexifie grâce à des compositeurs tels que Debussy ou Stravinsky et aux débuts de l’atonalité qui bouleversent l’ordre établit précédemment et produit un besoin de compréhension. Nous sommes donc confrontés à deux formes de critique bien distinctes. La première est composée d’un discours métaphorique rendant compte des émotions ressentie durant l’écoute. La deuxième est une analyse rationnelle du langage musical produite par des spécialistes qui tentent d’expliquer le plaisir ressenti par la théorie. La question qui émerge donc de ces deux courants est la suivante : tout le monde peut-il produire une critique ? En effet, les spécialistes, au XXème siècle, ont jugé que la critique basée sur les émotions ressenties était un travail d’incompétent, n’hésitant pas à souligner l’inutilité de ces « comptes-rendus généraux et vagues »[4]. De leur côté, les amateurs soutiennent que la verbalisation des émotions ressenties n’est rien d’autre qu’une manière différente de comprendre et de transmettre la musique. De plus, l’expérience esthétique étant individuelle et singulière, la compréhension de la musique serait complètement personnelle et ne pourrait donc pas être atteinte par des analyses ou des critères de beauté. Selon l’article de Marie Gaboriaud, « Il n’y aurait pas de vérité générale en matière de musique, et plus globalement en matière d’art, puisque seule l’appréciation personnelle peut juger de la beauté de l’œuvre, selon l’émotion ressentie. »[5]. Ce point de vue donne donc de la légitimité à toute personne étant capable de retranscrire son émotion par des mots. Vous l’aurez compris, la manière d’envisager la critique musicale fait débat.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Cette cohabitation entre avis spécialiste et avis amateur est toujours présente et s’est même intensifiée avec l’apparition d’internet. En effet, chacun peut aujourd’hui donner son avis sur absolument tous les sujets, que ce soit sous la forme d’un commentaire ou avec l’utilisation des likes. Le jugement du spécialiste se trouve donc mis en concurrence avec celui de la majorité. Mais le plus grand nombre a-t-il toujours raison ? Cette anecdote musicale nous prouve que le jugement du public est facilement influençable : « Un théâtre d’été d’une grande ville affichait une comédie avec intermèdes musicaux. La première représentation commença par une ouverture de Bach. […] Il n’avait pas été distribué de programme. Les spectateurs, s’imaginant qu’il s’agissait d’un ouvrage nouveau d’un jeune compositeur inconnu, manifestèrent bruyamment, si bruyamment même qu’on dut interrompre la représentation. Le régisseur s’avança alors en scène et après s’être étonné de tant de bruit, il annonça gravement le nom de l’auteur du morceau si violemment malmené. C’était J. Sébastien Bach. Aux représentations suivantes, l’ouverture fut très vivement applaudie. A quoi tient la gloire ! »[6].

Nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer un spécialiste de la critique musicale, Julian Sykes. Ce journaliste a travaillé pendant de nombreuses années en tant que critique pour le journal Le Temps. Dans un premier temps, il nous rappelle que le critique d’aujourd’hui juge principalement des interprétations. Il est plus rarement amené à donner son avis sur une création. Pour M. Sykes, l’essentiel est d’évaluer la pertinence de la proposition artistique. Il faut réussir à se mettre dans la peau de l’artiste et adopter son point de vue. A partir de là, il faut se demander si on est convaincu par ce qui nous est proposé et si l’interprétation fonctionne ou non. Pour ce qui est du style à adopter lors d’une critique, l’idéal serait de trouver un équilibre entre un propos imagé et des détails concrets.

Mais finalement, quel est le but de la critique ? Pour M. Sykes, elle a plusieurs fonctions. Elle peut tout d’abord servir simplement à restituer un évènement. Elle est également utile pour les auditeurs qui souhaiteraient confronter leur point de vue à l’avis d’un professionnel. Enfin, elle peut servir à exposer un point de vue nouveau.  Elle peut également aller à l’encontre de l’avis global du public en proposant avis plus nuancé ou en défendant des choix artistiques mal compris. On observe cependant que tous les critiques musicaux ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Alors que la question de la finalité de la critique a été abordée dans le cadre d’un colloque de la faculté de musique de l’université de Montréal, Anne Midgette, chef critique pour la musique classique au Washington Post, explique que son but est de développer le sens critique de ses lecteurs. Elle précise tout de même que, lorsqu’elle écrit à propos d’une pièce contemporaine, elle adopte une démarche pédagogique qui vise à initier ses lecteurs à une œuvre nouvelle. Pour Renaud Machart, critique musical notamment pour la presse écrite française, les articles sont une manière de documenter un évènement et de permettre ainsi d’en laisser une trace. Finalement, André Péloquin, critique actif dans le domaine de la musique populaire, estime que son rôle est plutôt de faire des suggestions à ses lecteurs comme le ferait un disquaire à ses clients.

Si, aujourd’hui, les critiques musicales peinent à résister à la crise de la presse écrite, le besoin de juger l’art persiste, que l’avis soit amateur ou spécialiste. N’hésitez donc pas à vous rendre sur le site internet du concours Clara Haskil sur lequel sont postés plusieurs articles critiques.

 Hélène Serex, pour la Jeune Critique

© Photographie de Céline Michel / Concours Clara Haskil

 

Bibliographie :

 

 

 

  • Ernest VAN DE VELDE, Anecdotes musicales, excursions fantaisistes et véridiques à travers le monde des musiciens, éditions Van de Velde, Tours, 1926, p. 177-178.

[1] Ernest VAN DE VELDE, Anecdotes musicales, excursions fantaisistes et véridiques à travers le monde des musiciens, éditions Van de Velde, Tours, 1926, p. 173-174.

[2]« Théorie exposée par Gautier en 1835 qui repose […] sur la recherche de la beauté, en dehors de toute visée utile (éthique, morale, etc.) de l’œuvre d’art. », Florence FILIPPI, « ART POUR L’ART », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 août 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/art-pour-l-art/

[3] Marie GABORIAUD, La critique musicale au début du XXème siècle : discours spécialisé ou « littérature »?, 4 février 2012, Paris-Sorbonne, [en ligne], consulté le 15 aout 2017. URL : https://onedrive.live.com/?cid=7BD143157DB5326E&id=7BD143157DB5326E%21667&parId=7BD143157DB5326E%21237&o=OneUp

[4] Revue Internationale de musique, 1er et 15 mars 1898, cité par Christian Goubault, La Critique musicale dans la presse française de 1870 à 1914, Slatkine, 1984, p.73.

[5] Marie GABORIAUD, La critique musicale au début du XXème siècle : discours spécialisé ou « littérature »?, 4 février 2012, Paris-Sorbonne, [en ligne], consulté le 15 aout 2017. URL : https://onedrive.live.com/?cid=7BD143157DB5326E&id=7BD143157DB5326E%21667&parId=7BD143157DB5326E%21237&o=OneUp

[6] Ernest VAN DE VELDE, Anecdotes musicales, excursions fantaisistes et véridiques à travers le monde des musiciens, éditions Van de Velde, Tours, 1926, p. 177-178.

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